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Dire le thé

9 Avril 2007, 15:53pm

Publié par Lionel

"Les noms qui désignent les choses répondent toujours à une notion d'intelligence, étrangère à nos impressions véritables et qui nous force à éliminer d'elles tout ce qui ne se rapporte pas à cette notion".

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleur (Folio Classique, p399)

Pourquoi publier un commentaire de dégustation sur son blog? Pourquoi lire ceux d'autres passionnés ? Pourquoi consigner dans un petit carnet ses impressions de dégustation ? Les noms, les mots qu'on écrit dans un carnet puis sur un blog sont -ils étrangers à nos impressions véritables ? Sont-ils de "faux-amis" ? Est-ce les enfermer sous une cloche de verre que de désigner nos impressions, sensations de dégustation par des mots ?

Si j'écris dans un carnet, puis sur mon blog, c'est pour échanger, dialoguer, communiquer, confronter. C'est aussi pour cela que je lis vos blogs...Les mots sont alors indispensables, ils sont les témoins des impressions qu'on a chacun vécues, qu'à l'image d'un relais 4x100 m nous nous transmettons les uns aux autres. C'est bien là la fonction première du langage et de l'écriture.

Il n'est jamais facile de mettre des mots sur des sensations, sauf à être meilleur sommelier du monde...D'autant plus que nous ne serions capables de reconnaître et nommer que les sensations (goûts, parfums) que nous avons déjà au moins une fois rencontrées dans notre vie (j'essaierai de développer ça une autre fois...). Comme donc la tâche n'est pas facile, souvent je prends "un risque" à nommer les sensations, je leur affecte des mots sans avoir la certitude que lesdits mots reflètent fidèlement la sensation éprouvée. Dire d'un pu er de 1986 qu'il est ligneux et métallique, que cela signifie t-il ? Moi ça me parle. Mais à vous ? Je suis donc en ce sens d'accord avec mon idôle Proust : les mots peuvent être des étiquettes définitives sur des sensations, qui nous font oublier tout ce qui ne se rapporte pas à ces mots. Et puis soyons honnêtes (et quittons le style proustien...), on s'la pète aussi un peu à dire d'un pu er qu'il est ligneux et métallique non ? N'est-ce pas se vanter un peu que de s'afficher capable de mettre des mots sur des thés ...?

Parfois j'aimerais communiquer par télépathie, par transmission de pensée. Laisser les sensations et impressions inexprimées, libres, aller de moi  vers qui veut les recevoir, vous autres passionnés de thé par exemple...Ou vivre le thé pour soi, pour ce qu'il est, tout simplement. Etre là, pleinement présent, sans chercher à le comparer à d'autres thés, ne pas laisser les mots se mêler à notre échange...?

Bon je vais clore là cet article, et aller déguster un thé...Promis, je ne vous en parlerai pas...

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emmanuel 12/10/2007 23:22

J'adore ce texte!

Sacha 04/05/2007 20:54

Tout à fait Lionel, cela rejoint complètement ce que je cherche à exprimer... un mot, un jugement, n'est que la pointe de l'iceberg de ce que l'on peut percevoir d'un thé... et puis on se la joue en attendant, en ressortant des étiquettes qui nous rappelle ceci ou cela... des parfums d'archives + ou - bien conservées.  Je suis pour la liberté!  Redonner au thé le libre droit d'être ce qu'il est! Pas ce que l'on pense qu'il est!  (et puis, pour le plaisir, pour partager notre expérience aux autres ou  pour ''se péter les bretelles'' comme on dit au Québec, on peut étiqueter, comparer, juger, nommer, critiquer, commenter, catégoriser les thés que nous goûtons... ). De toute façon, ça ne change rien au thé comme tel, il est ce qu'il est.

Philippe 10/04/2007 16:52

---> Il n'est jamais facile de mettre des mots sur des sensations, sauf à être meilleur sommelier du monde...D'autant plus que nous ne serions capables de reconnaître et nommer que les sensations (goûts, parfums) que nous avons déjà au moins une fois rencontrées dans notre vie

Exactement Lionel, tu as totalement raison. C'est pour cela qu'on croit souvent tourner en rond et ainsi avoir l'impression d'avoir sans cesse les mêmes choses à nous mettre sous la dent. Faudrait organiser, comme le fait Mme Tseng avec ses employés, des virées dans les jardins, les forêts,... à la quête de nouvelles odeurs, de parfums insoupçonnés. Cela nous permettrait d'une part de redécouvrir certains de nos thés mais surtout d'acquérir un vocabulaire de dégustateur un peu plus riche...