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absolu

27 Septembre 2014, 18:04pm

Publié par Lionel

 

Le thé offre vraiment des expériences de vie qui nous permettent de mettre le doigt sur des choses qu'on ne percevrait probablement pas de façon aussi fine sans lui.

 

Ceci fait le lien avec le dernier commentaire que tu as rédigé Jean-Frédéric.

 

Depuis 10 jours, j'ai ouvert un sachet d'Asatsuyu 2014. Asatsuyu est mon sencha préféré. Un fukamushi de l'île de Kyushu, aux étonnantes saveurs de fèves, de légumes, très végétal, une liqueur émeraude d'une beauté inégalable selon moi. Or cette année, quelque chose ne va pas. A l'ouverture du sachet, j'ai constaté que la mise sous vide n'avait pas tenu, que de l'air avait pénétré le sachet. Et puis ce parfum d'habitude si frais, de petits fruits rouges, n'était pas là. Mauvais pressentiment donc. Le lendemain dans la tasse, effectivement je n'ai que peu trouvé mes repères. Pourtant depuis 4 ans que je connais ce cultivar, rares ont été les dégustations décevantes. Ce n'est pas mauvais, mais il n'y a pas les notes si particulières de ce sencha. Comme des notes parasites issues d'une oxydation des feuilles dans le sachet durant quelques semaines...?

 

20130102tujimura01.JPG

jardin de Tsujimura Shiro, Nara, Japon

 

Je suis ressorti déçu de la première dégustation. J'ai hésité avant de refaire ce thé un matin suivant. Puis je l'ai refait. Première gorgée : même constat. Je me suis alors rendu compte que j'avais le choix entre 2 attitudes :

 

- considérer ce thé relativement à ce qu'il a toujours été pour moi, donc ici décevant alors qu'il est d'habitude bouleversant. Et donc prolonger cette déception pendant 1 mois et demi, le temps du sachet. Sachant que j'en ai 2 autres sachets qui eux sont restés parfaitement sous vide. Que j'espère donc meilleurs et fidèles à mon souvenir de ce thé. Me dire donc : "ce thé n'est pas bon, alors qu'il a toujours été bon, et que les prochains sachets seront probablement meilleurs".

Penser "relatif".

 

- prendre ce thé pour ce qu'il est. Certes imparfait. Peu fidèle aux millésimes précédents. Mais buvable néanmoins. Essayer en dépit de tout d'en tirer le meilleur. Varier les terres de kyusu, les yunomi, les paramètres de préparation. Ne pas y chercher les notes d'Asatsuyu mais y prendre juste ce qu'il y a.

Penser "absolu".

 

Je m'efforce d'adopter la seconde attitude depuis 10 jours. Et je peux redire la même chose que toi Jean-Frédéric : "je suis heureux avec ce thé". Il m'invite à un chemin passionnant. Il est meilleur chaque jour. Je le garde souvent très longtemps en bouche, pour chercher et chercher encore ne serait-ce que quelques secondes de délicates saveurs en bouche. Et j'y arrive !

 

Cette expérience involontaire me fait réaliser à quel point il est difficile de vivre l'instant dans son absolu, dans sa vérité nue du moment. Combien de fois j'ai vécu un moment de thé matinal en relatif par rapport à la veille ou au lendemain ! Se dire que la vie commence "maintenant...et maintenant...et maintenant". Se dire que c'est là, dans ce petit coin thé sous le toît, de 6h30 à 7h30, que les choses se jouent. Qu'il ne dépend que de toi de faire de cet ici et maintenant la pierre précieuse de ta journée, dont l'éclat éclairera tes pas toute la journée durant.

 

Cette expérience je pense ouvre un champ pour moi, à explorer, approfondir. Accentuer encore cette force centripète que me mène vers moi, et faire perdre de son intensité à la force centrifuge qui me dilue dans le monde...

 

 

 

Il est, dans mon salon, un vieux coffre de rose
près duquel je m’assieds à la tombée du jour

Je pose mon bâton, boueux des coteaux verts,
dans l'angle noir où dort ma pauvre vieille chienne.
Sur mon chapeau fané par les obscurs feuillages
je jette un rameau rouge en fruits de houx luisant,
et, tandis que j'écoute à l'entrée du village
mourir la cloche obscure et rauque d'un bœuf lent,
je pense à ton amour qui veille sur mon âme
comme un souffle de pauvre à quelque pauvre flamme.

 

Francis Jammes, Elégie huitième, Le deuil des primevères

 

 

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Jean-Frédéric 28/09/2014 13:55


J'abonde dans le sens de tes analyses. Il semblerait dans un premier temps que l'on soit  intransigeant à l'égard d'un thé que l'on connaît bien mais qui se trouve décevant l'année suivante.
Mais comme tu sembles le faire, il ne faut pas s'arrêter à cette déception.


J'aime beaucoup le gyokuro hebizuka du sieur Akira, et l'ayant vraiment apprécié pendant deux années consécutives je me décide l'année suivante à lui prendre un gros paquet malgré le fait que la
saison ait été dégueulasse au Japon, des pluies abondantes ayant plombées le développement normal des arbustes (c'était il y a quelques années).


À la réception j'ai eu le plus grand mal à reconnaître le thé que je connaissais, cherchant désepérément les parfums et l'épaisseur auquels j'étais habitué, mais sans vraiment parvenir au plaisir
d'avant. J'ai donc refermé ce paquet, très déçu et ne sachant pas qu'en faire. Quelques mois après, ayant oublié ce gyokuro infidèle et me retrouvant à court de sencha je me décide à l'infuser en
mode sencha me disant que ça me permettrait peut-être d'attendre quelques jours. Je ne te dis pas ma surprise. Ce thé à rendu des fragrances d'agrumes et une astringence hyper dynamique (sans
bien sûr l'amplitude du gyokuro, mais qu'il n'avait pas cette année là quoi qu'il en soit) et il s'est révélé désaltérant et d'une grande pureté olfactive, équilibré d'une autre manière, plus
sauvage à présent, plein d'une fougue étrange et désordonnée. J'étais aux anges avec mon 'gyokucha' qui me suivait partout même dans des bidons en plastique lors de mes balades à vélo. Ce thé a
été mon plus fidèle compagnon durant un été entier et le début d'un automne, me surprenant tous les jours d'avantage. J'avais fait d'un grand cru une piquette (c'est un talent facile) que l'on
boit sans trop réfléchir, que l'on prend avec soi dans sa poche ou sur la table à thé, en généreuse quantité et sans protocole. Le thé idéal pour l'été où les journées passent sans trop de
programme et suivant l'inspiration du moment.


C'est ce genre de surprises qui font le chado imprévisible et cocasse parfois. La faculté d'adaptation relègue la science du bon thé bien loin derrière.


De plus, lorsque tu as plusieurs terres de cuissons différentes le même thé développe une identité multiple, comme un prisme, et c'est un jeu savoureux de le laisser infuser dans des terres
variées. Les différences sont énormes.


Concernant l'asatsuyu je le trouve comme toi un peu en retrait au regard des années précédentes mais mes sachets étaient bien fermés...