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茶 ou 道 ? (1)

11 Février 2011, 14:45pm

Publié par Lionel

Je réalise petit à petit que dans la voie du thé – chado - 茶道, le plus important ce n’est pas le thé, mais la voie.

 

Longtemps j’ai cru pouvoir mettre le thé en équation : Plaisir d’une dégustation = somme arithmétique de ses composantes. Ou : Plaisir = théière haut de gamme + thé de qualité + eau de qualité + préparation adaptée. Mon esprit cartésien et scientifique sûrement encore une fois à l’œuvre…Réunir des ustensiles et des thés de qualité, donc souvent chers, ne pouvait qu’aboutir à des liqueurs réussies et sources de plaisir. Logique implacable, mécanique automatique, efficacité mathématique.

 

Amateur de pu er à mes débuts…2004, 2005, 2006…rapidement je leur ai consacré une théière taïwanaise « de potier » (comme on dit…comme si les autres théières étaient des théières de maçons…). Je me dirigeais vers des références prestigieuses, vénérables pu er shengs des années 80, jeunes galettes prometteuses des années 90…souvent coûteuses…Puis été 2007 vint l’amour des rochers => théière de potier encore plus haut de gamme, quelques très jolies feuilles dont certaines à près d’1 euro le gramme…

Certes tout ceci m’a procuré du bonheur : somptueux objets de thé, plaisirs gustatifs certains. Mais sans vouloir me l’avouer, je sentais que je jouais dans une catégorie qui n’était pas faite pour moi. Avec mes rochers par exemple, jamais je n’ai pris autant de plaisir qu’avec mon zhong et un « petit » wuyi rou gui à 10 euros. Ma théière de potier truffée de feuilles prestigieuses ne m’a jamais offert de liqueur aussi savoureuse…Mais l’on cherche à faire comme les copains, on ne se satisfait pas de ce que l’on a, on doit toujours pouvoir faire mieux…

 

Certes mettre les atouts de son côté améliore les chances d’aboutir au résultat recherché. Disposer d’ustensiles et thés de qualité n’est pas un problème en soi, évidemment. Mais, dans mon cas, je ne généralise évidemment pas, j’ai réalisé que ce faisant, je m’exonérais de l’attention à porter aux gestes et à la préparation du thé. J’étais au volant d’une Ferrari, suffisait d’appuyer sur la pédale d’accélérateur et tenir le volant à peu près bien pour parcourir le 100 mètres départ arrêté en moins de 5 secondes. Inutile d’être un fin mécano ou un pilote hors-pair…

 

Donc premier écueil que je n’ai su éviter : confier aux objets de thé et au thé lui-même la lourde tâche d’à eux seuls conduire au plaisir.

 

Mais ce n’est pas tout. Je continue de battre ma coulpe. Avoir à ma disposition des ustensiles et thés prestigieux me mettait une pression, générait inconsciemment une appréhension. Peur d’abîmer de si beaux objets, peur de rater une infusion quand il y a 3 euros de feuilles dans la théière. On ne sort pas son Aston Martin pour aller acheter du pain…je n’allais pas sortir ma Yang Wen Ji et mon carré 1985 alors que les enfants regardent la télé et que la table n’est pas parfaitement dégagée…Les hautes autorités du thé me regardaient, je ne devais pas les décevoir…Conséquence : le bolide reste au garage et prend la poussière. Les grands pu er sont à leur âge d’or et je n’en profite pas…

 

Moi qui ai toujours aimé les choses simples, la marche à pied dans la nature, un bon bouquin…me voilà entouré d’objets prestigieux dont je n’ose me servir.

 

Deuxième écueil donc : m’entourer d’objets qui ne sont pas à mon image, qui ne sont pas « moi », avec lesquels en quelque sorte je me sens mal à l’aise, timide, qui instaurent une distance entre eux et moi. Manque d’intimité.

 

Heureusement le sencha 煎茶 est entré dans ma vie…

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David 13/02/2011 15:05



Je pense qu'il est normal quand on débute de chercher à imiter ce que font les autres, ceux qui ont l'air de savoir, qui nous inspirent. C'est aussi un moyen de faire partie de la communauté.
C'est aussi ça de ne pas avoir de "maître" autre que soi-même.


De même, s'entourer de "mauvais" objets au début permet justement de savoir ce qu'on veut vraiment. Ils sont mauvais après coup mais ont joué leur rôle : ils ont permis d'afiner ses goûts.


L'important est d'en être conscient ou de se rendre compte et à la fin de parvenir à écouter ce qu'on veut vraiment, de dépasser le stade de la copie, de tout re réfléchir en fonction de soi.


 


Je me demande parfois s'il y a des personnes qui ne trouvent jamais leur propre voie, qui font "comme tout le monde" sans s'interroger sur leurs propres envies. Bien sur, le plaisir peut être
dans ce mimétisme rassurant quelque part. D'ailleurs, même sur sa voie, on n'est jamais totalement libre ou indépendant. On garde tous des gestes qui ne sont pas les notres sans s'en rendre
compte.


Trouver sa voie, c'est peut-être juste cet effort de réfléxion, ou ne serait-ce que d'en avoir conscience. Mais avant tout savoir écouter. Et c'est des fois plus dur de s'écouter soi-même que
d'écouter les autres.


 


Viviement la suite...


 



Nicolas 12/02/2011 11:54



Bonjour Lionel,


Je n'ai pas grand chose à ajouter à ton article. Il est bien fait et surtout très sincère. Chacun à sa propre Voie dans ce que l'on nomme la voie du thé. L'important est de se trouver Soi. Les
critères comme l'argent et le temps ne sont finalement pas si importants que cela en vue des richesse intérieures que nous développons, même si ils sont nécessaires (ces critères).


 


J'ai grand plaisir à lire ton blog. Ce tournant japonnais est d'une vrai Beauté.


 


Amicalement


Nicolas



flo 11/02/2011 21:21



Le thé est un produit, une théière est un ustensile. C'est marrant moi ça me semblait si évident ...


le chauffage des feuilles à vif (pas trop vif non plus, faut voir à pas verser dans le syle barbecue) fait partie de pratiques dans le guangdong, technique chaozhou. Quoiqu'il est bien possible
que la plupart du temps les gens fassent plus rapido que ça.



Julien Élie 11/02/2011 20:22



Un constat empreint de sagesse, Lionel. Merci de l'avoir partagé avec nous.


Oui, la voie, toujours la Voie.


 


Le gaiwan est effectivement un ustensile bien pratique. Je n'utilise que lui pour les pu er sheng, qu'ils soient jeunes ou vieux. Le problème de la théière, à mes yeux, est que le contact des
feuilles et les voir infuser me manquent. J'aime remuer la liqueur avec le couvercle du gaiwan. Plaisir inégalable dans une dégustation.
J'utilise une théière de forme haute surtout pour les wulong roulés qui ne peuvent entièrement se déployer dans un gaiwan.


 


Depuis quelque temps, je prends beaucoup de plaisir à “griller”, ou disons “chauffer”, mes thés verts avant de les infuser. Carol de la boutique Chajin m'a montré cela, et j'ai accroché après
avoir goûté deux thés qu'elle a ainsi préparés. Une bougie chauffe un couvercle sur lequel sont posées quelques feuilles.
De sublimes odeurs se dégagent dans la pièce. On prend le temps de regarder, de sentir, de retourner les feuilles. À peine vingt secondes pour un Sencha ou un Gyokuro décuplent le plaisir de
l'infusion. Simplement un réchauffage. Les fragrances se dégagent. On peut aussi chauffer quelques minutes d'autres types de thé (comme des tiges de Sencha).
C'est un plaisir simple qui fait partie de la Voie du thé.
Je n'ai pas encore beaucoup expérimenté sur les wulong cette technique. 


 


Comme tu le dis, le prix n'est guère un gage de plaisir assuré. On en vient à ne plus oser boire ses thés les plus chers. Et donc ils perdent de la valeur dans leur coin, à l'oubli. Ils
dépérissent.


Adaptation libre du Savetier et le Financier (Jean de La Fontaine) :


Prenez ces cent sheng cha : gardez-les avec soin,
            Pour vous en servir au besoin.


Le Savetier crut voir tout le thé que la terre
            Avait, depuis plus de cent ans
            Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre
            Les vracs et sa joie à la fois.
            Plus de chant ; il perdit la voix
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
            Le sommeil quitta son logis,
            Il eut pour hôte les soucis,
            Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l'œil au guet ; et la nuit,
            Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait les thés : à la fin le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il troublait à pas d'heur'.
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
            Et reprenez vos cent pu er.



Leaf 11/02/2011 15:38



Je suis tellement, tellement en accord avec ce que tu écris. Je respecte profondément les gens qui s'appliquent à décrire avec précision tous les aspects d'une dégustation afin d'en faire
profiter les lecteurs de leur blog -- non seulement ça me permet d'apprendre et de perfectionner ma propre approche de la préparation du thé (c'est ainsi que j'ai appris comment verser l'eau sur
les feuilles, par exemple !), mais c'est aussi très agréable à lire.


Cependant je n'arrive pas à faire de même. Mes meilleures dégustations se sont effectuées dans le calme et le silence, souvent avec un thé qui n'était pas haut de gamme mais plutôt bien adapté à
la situation. Et bien entendu, toute au plaisir de savourer ces thés, l'idée de prendre des notes ne me vient même pas à l'esprit.


Récemment, j'ai échappé le couvercle de ma théière préférée, qui s'est évidemment fracassée par terre. Ce n'était pas une théière de grande qualité -- payée un certain prix, bien sûr, parce que
les théières de terre poreuse ne sont pas données par ici, mais très loin d'être une zisha, une zhuni, une "terre épuisée", une "théière de potier", ou peu importe quelle dénomination
prestigieuse les experts de thé emploient. D'ailleurs, j'ai découvert à cette occasion qu'elle était en terre rouge-mauve et qu'on l'avait teinte en noir. ^^


Vais-je la remplacer ?


Non. Je vais simplement réparer le couvercle et continuer à l'utiliser comme avant. Après tout, ça ne sera pas la première fois, et les théières que j'ai déjà réparé n'ont changé ni le goût, ni
le plaisir de mes dégustations.


Sacrilège ? ^^
J'ai bien envie d'y consacrer un post... ^^