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Pourquoi ce besoin / cette envie permanent(e) d’acquérir de nouveaux ustensiles ?

9 Novembre 2013, 18:19pm

Publié par Lionel


Préalable 1 : la réflexion que j’expose ici est toute personnelle, et ne se veut en aucune manière universelle, générale. Mon idée n’est évidemment pas de donner des leçons à qui que ce soit, ni de rédiger un code de conduite. Il y a autant de voies du thé que de passionnés…

Préalable 2 : je pense que vous le sentirez si vous lisez les paragraphes qui suivent : ce qui marque la période actuelle que je vis, c’est comme l’atteinte d’un équilibre (non sciemment recherché), la fin d’une quête (qui n’en est pas une réellement), l’adoption d’une nouvelle posture, la stabilisation de ma pratique quotidienne autour de mes ustensiles et de mes thés actuels, sans plus vraiment chercher à explorer, aller vers l’extérieur, mais au contraire donner priorité à l’introspection. J’ai ainsi beau jeu de prôner la sagesse et la sobriété, après m’être adonné plusieurs années durant à de multiples achats, tel un pays prônant le désarmement après s’être équipé de la bombe nucléaire…

 

Depuis 12 ans que je suis passionné de thé, j’ai acheté 32 théières, je pense à peu près autant de tasses (même si je n’en tiens pas une comptabilité aussi précise que pour les théières), plus divers autres ustensiles (boîtes, plateaux, etc.). Je ne pensais pas à mes débuts qu’un chemin de thé était pavé d’autant d’ustensiles.


2013 a été une année particulièrement faste en la matière, 3 kyusu, 1 yixing, 6 tasses..., soit environ 1 ustensile nouveau chaque mois. Ca n’est pas exorbitant non plus, mais ça me pose question..d’où le titre... Je me suis demandé quels étaient les ressorts, les déterminants de mon comportement d’achat depuis environ 2 ans. Au delà de l’image que je pense nous avons tous en tête, ou eu en tête, de l’ermite méditant et savourant son thé devant sa grotte, avec pour seuls compagnons une théière et un bol, chaque jour les mêmes, quand j’en parle autour de moi à des personnes néophytes, c’est souvent l’étonnement qui domine en constatant les multiples achats qui accompagnent une vie de thé, « Quoi ? 32 théières ! ».


(La réflexion que je propose ici est surtout valable une fois que l’on est « en vitesse de croisière » il me semble, les choses sont différentes lorsque l’on entre à peine dans sa voie du thé, quand l’on part de zéro, qu’il nous faut alors bien s’équiper en ustensiles divers pour préparer ses thés préférés…- chers newbies, vous avez mon absolution !).


Acheter un nouvel ustensile consiste à passer d’une situation A/ la situation actuelle, à une situation nouvelle B/. Première hypothèse pour répondre à la question : la situation A ne nous satisfait pas, il nous manque quelque chose, l’ennui nous ronge, un objet manque qui permettrait d’ouvrir un nouvel horizon de dégustations. Les wulongs Yancha me passionnent, je n’ai pas de petite Yixing à leur dédier par exemple. L’achat est alors justifié. J’ai expérimenté cela plusieurs fois : en 2008 pour les Yancha justement, puis en 2009 pour les wulongs taïwanais, puis en 2011 pour les pu er, entre-temps en 2010 pour les japonais. Mais une fois les principaux équipements acquis, les achats continuent. 1 kyusu pour le thé japonais, et pourquoi pas 2 ? Intervient alors l’ennui. Ou la crainte de l’ennui. La pratique du thé est une pratique quotidienne, qui implique de fréquentes rencontres avec ses thés et ustensiles. Il est alors naturel de ressentir une certaine lassitude à côtoyer chaque matin le même kyusu, si formidable soit-il, ou de verser systématiquement la liqueur dans le même yunomi. On se construit alors une petite panoplie d’ustensiles, théières et tasses essentiellement. Mais la crainte de l’ennui est là aussi. Je suis très très fan de mon yunomi dit « kohiki » de Hamada Jyunri. Chaque soir à l’heure de préparer le plateau pour le sencha du lendemain matin, ma main pose très souvent ce même yunomi sur le plateau. Mais souvent aussi se ravise, par crainte d’éroder ma passion pour ce yunomi, à trop fréquemment l’utiliser. Donc pour entretenir le charme, l’envie naît de faire entrer une nouvelle pièce dans le jeu. Ce que j’ai récemment fait avec un merveilleux yunomi Karatsu. L’ennui réellement ressenti me paraît justifier un nouvel achat, mais la peur de se lasser peut conduire à des achats excessifs selon moi.


Seconde hypothèse qui nous fait aller de A vers B : B est plus séduisant que A. Ou, pour employer des termes du domaine de l’Economie : ce n’est plus une Demande liée à l’insatisfaction actuelle qui nous pousse à acheter, mais l’Offre qui nous est proposée. Et là évidemment, il y aurait des romans à écrire sur cette offre intarissable d’ustensiles tous plus beaux les uns que les autres qui défilent devant nos yeux à longueur de journée. Les potiers de talent ont de tout temps existé, même si nous assistons chaque jour à l’éclosion de nouveaux artistes très doués, je pense notamment à nos amis officiant dans les Pays de l’Est de l’Europe…Mais ce sont surtout les moyens qui les portent à notre connaissance, médias aujourd’hui sans limite spatio-temporelle, qui sont la cause de notre addiction. Tant de sources possibles où aller admirer de magnifiques théières, tasses, bols, bouilloires, gaiwan ou hohin…Photos haute définition sur fond noir, sous de multiples angles. Internet rend si facile l’accès à tout cela…L’offre donc est omniprésente, chatoyante, séduisante. Et nous succombons à ses charmes. Si je n’avais pas l’occasion via mon activité professionnelle d’accéder régulièrement à internet, je suis certain que je n’aurais pas acquis tous ces ustensiles de thé ces dernières années. Je n’accuse rien ni personne naturellement, c’est bien moi qui navigue en direction des belles galeries de céramiques japonaises, internet n’est qu’un moyen dont j’use (et abuse…). Internet évidemment permet également la mise en relation de passionnés, d’où naissent de formidables possibilités d’échanges, de discussions, mais également la comparaison. Inconsciemment admirer les belles yixing sur un blog suscite la comparaison de sa propre situation avec celle de son compagnon de route sur la voie du thé. Comparaison informulée, amicale, sans jalousie. Volonté aussi de partager des ustensiles communs, pour ensuite partager des émotions communes liées à leur usage. Comme je suis heureux de partager avec 2 amis de thé un formidable kyusu en terre rouge et une tasse féérique ! Je sais en tous les cas que la comparaison a généré chez moi des achats. Autre composante de l’Offre : sa fugacité. Un flux permanent d’occasions à ne pas manquer. Acheter aujourd’hui parce que peut-être demain la perle rare ne sera plus. Tel artiste dont la cote monte sera demain inaccessible ? Telle création que nous ne reverrons probablement pas de sitôt. Telle galette de pu er dont le prix dans 2 ans aura grimpé de 30% ? Là aussi un déterminant qui a souvent joué pour moi. Mais l’expérience me montre qu’a posteriori, les occasions que l’on croit impossibles à rater se renouvellent finalement assez souvent. Plusieurs fois cette année j’ai réprimé mes envies, ce yunomi shino chez Kurimoto, cette mini théière écorce d’arbre de Petr, cette tasse chinoise peinte à la main chez Tim…Jamais je ne l’ai regretté.


Troisième hypothèse : notre besoin d’être dans un flux permanent, savoir qu’à l’extérieur de nous tant de choses bougent, de nouveaux thés sont récoltés, de nouveaux ustensiles sortent des fours de nos potiers préférés, et la peur d’être exclu de la fête. J’ai longtemps ressenti cela. 2 jours sans accéder à internet étaient une source de stress finalement, toutes ces occasions manquées…Toujours avoir un projet d’achat « sur le feu », en réflexion. Ainsi, il m’était devenu normal d’être en perpétuelle recherche de nouveaux ustensiles, pour sans cesse améliorer mon chaki existant. C’est la stabilité qui m’était devenue anormale. Dire stop, je ferme les écoutilles, je stabilise mon cadre. Quelle audace ! Quelle naïveté aussi ! Il semble évident que ce besoin d’être en permanence connecté, en mouvement, est un signe des temps, à voir le nombre de personnes caressant de ce geste si caractéristique l’écran de leur smartphone dans un TGV…


Enfin, dernière explication possible, l’illusion. Avez-vous remarqué que lorsque l’on tombe sous le charme d’une nouvelle tasse, plus rien ne compte à nos yeux, l’horizon se rétrécit pour ne plus laisser entrevoir que ce nouvel ustensile. Je l’ai souvent expérimenté. Très attaché à un yunomi, l’utilisant presque chaque jour depuis plusieurs mois, voilà qu’en apparaît un nouveau d’un style différent, et immédiatement le basculement se fait, le précédent est mis au rencard, injustement supplanté par la nouvelle star. On « sait » alors que notre bonheur dépend de l’acquisition de ce nouvel ustensile. « Je serai obligatoirement plus heureux demain avec ce nouveau yunomi, qu’aujourd’hui avec celui-ci ». Est-ce vrai ? On ne le sait pas tant qu’on n’a pas concrétisé l’acquisition. Evidemment les premiers jours, c’est le grand Amour, on ne se quitte plus, tout nous plaît dans cette nouvelle idylle. Mais l’euphorie dure-t-elle ? Je n’en suis pas convaincu…Pour en revenir à l’illusion, je pense que c’est souvent une illusion de penser qu’acheter un nouvel ustensile nous rendra systématiquement plus heureux. Attention, je ne veux pas mordre la main qui m’a nourri avec tant de délices. Loin de moi l’idée de dire que les merveilleux kyusu, yunomi et yixing que j’ai achetés ces dernières années ne m’ont pas rendu heureux. Mais je peux en citer plusieurs, en qui je voyais « le messie », et que j’ai aujourd’hui revendus, ou qui malheureusement dorment dans un sombre tiroir. Pour contrer cette illusion d’optique, et ne pas laisser le nouveau candidat envahir mon horizon, et se prétendre indispensable à ma pratique, j’essaie d’inverser la démarche. A savoir que je donne l’avantage aux ustensiles présents. Au lieu de voir toutes les qualités qu’a le nouveau prétendant, je considère celles de mon yunomi actuel. Souvent mes tasses actuelles n’ont pas grand-chose à envier à celles qui trônent dans une belle galerie internet. Et il est une vérité mathématique que tout nouvel ustensile qui entre dans notre pratique quotidienne, celle-ci n’étant pas extensible à l’infini, réduit la fréquence d’utilisation des ustensiles déjà là. Je n’aime plus voir des tasses ou théières que j’ai tant adorés jadis devenir d’anonymes objets…

 

Bon, j’en termine avec cette logorrhée…qui j’espère vous aura intéressé...Au plaisir de partager vos réflexions...

 

 

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Kevin 12/11/2013 23:45


Oui lionel, en tout et pour tout.


Ceci dit je vais bien craquer un peu, c'est certain, mais je ne me presse pas.


Quand je vois des merveilles comme tes Yamada So, certains Chawan, certains Yunomi ... Je sais que je craquerai. Mais bon, tout de même il faut aussi pouvoir se raisonner

Leaf 12/11/2013 04:51


C'est une fine analyse, ça... je remarque en revanche qu'elle correspond beaucoup plus à ma consommation de thé -- de puerh surtout. ^^ Les ustensiles, chez moi, ce sont majoritairement des coups
de tête, avec quelques décisions longuement mûries qui correspondent à un "besoin réel" (tout étant relatif, bien sûr). Rares sont les "occasions qui ne reviendront pas" auxquelles je répond --
la tasse Nakao de David, l'OSC 1... ta shui ping, si elle n'est pas partie d'ici à ce que j'aie les sous pour te la payer... ma poire Zi Sha, trouvée par hasard au détour d'une visite en France.
Le reste, ça se retrouve, ça se remplace, à l'exception des ustensiles auxquels j'accorde une valeur sentimentale -- et si j'aime bien alterner les pièces que j'utilise, jusqu'à tout récemment je
n'avais que deux objet "de valeur" : une théière (payée très cher) et une tasse (prix dérisoire, mais faite à la main).

Les thés, c'est autre chose. Si j'approche du terrible "fond de sac", c'est le début de la panique ! ^^ Et là, pour me réapprovisionner, en général je me mets à fouiller tous les lieux de thé que
je connais pendant une à deux semaines, pour finir en général avec trois ou quatre grosses commandes en un laps de temps plutôt court à force de trouver des "offres à ne pas manquer" -- une
galette en rabais, un nouvel arrivage, un thé dont il ne reste pas grand-chose et que je dois donc vite récupérer avant qu'il n'y en ait plus...

Évidemment, les habitudes de boire tel ou tel thé à un moment de ma journée sont donc presque impossible à prendre. Ça a l'avantage de me permettre d'éviter la lassitude -- de l'autre côté, je
suis un peu comme un papillon sur ce point... j'effleure tout en surface, sans réellement connaître les thés que j'ai chez moi. Il y a quelques exceptions, mais elles sont rares...

Bref. ^^ Merci pour ce post, et les commentaires qui ont suivi, ça fait une intéressante lecture en soirée.

Lionel 11/11/2013 18:24


Denis : tu as raison pour le coup des pu er qu'il ne faut surtout pas rater, parce qu'aujourd'hui ils n'existent plus, ou ont atteint un prix inabordable. C'est le cas particulier pour lequel
effectivement mon raisonnement ne tient pas. Avoir à portée de main un carré 1980 en 2004, et ne pas l'acheter, eut été une erreur. Quoiqu'on ignorait à l'époque de quoi l'avenir serait fait...


Mars : oui une période d'abstinence de thé permet de voir les choses différemment, de prendre du recul...c'est souvent riche d'enseignement...


David : merci d'être passé ici !


Nicolas : je partage entièrement ton commentaire très sensible.


Kevin : tu as 3 théières et 2 tasses, en tout et pour tout ? Tu es très raisonnable !


Romuald : belle façon d'aborder les choses. Tu parles très bien de la façon dont tu vis ta passion. C'est à te lire que je réalise à quel point chacun est différent, car je ne pourrai pas vivre
entouré de tant de beaux objets, j'ai besoin de peu, de sobriété, je me sens comme opprimé, ma vue se brouille devant la multitude. J'ai 5 superbes kyusu, quelques très belles céramiques, eh bien
je les mets dans un tiroir, pour ne laisser visibles sur le meuble que 1 ou 2 ustensiles...

romuald 11/11/2013 16:48


Et oui, j'en suis à plus de 80 coupes et bol... Une folie.. Peut être. Mais le pire serait peut être de vouloir à tout prix être raisonnable. J'évite l'esprit de
sérieux en matière d'art et la dégustation du thé est pour moi un art. Je me laisse donc aller à mes fantaisies... 


C'est une quête sans fin, je le sais mais j'aime cette douce folie
qui m'éloigne des considération du confort ordinaire. Je vis au milieu de mes bols, de mes vases comme un enfant au milieu de ses jouets. Je devine des fleurs et des fruits exotiques en infusant
des feuilles d'un arbre qui poussent à l'autre bout du monde, je contemple les nuances et les éclats des céramiques, elles me rassurent, m'émerveillent... 


Alors pourquoi se raisonner ? On nous parle de telle politique
décomplexée, de racisme décomplexé, d'amour de l'argent, de la gloire décomplexé... J'assume l'amour de la poésie des choses éphémères et
superficielles. Quitte à perdre la raison, autant le faire en beauté.


 

Romuald 11/11/2013 16:47


Et oui, j'en suis à plus de 80 coupes et bol... Une folie.. Peut être. Mais le pire serait peut être de vouloir à tout prix être raisonnable. J'évite l'esprit de
sérieux en matière d'art et la dégustation du thé est pour moi un art. Je me laisse donc aller à mes fantaisies... 


C'est une quête sans fin, je le sais mais j'aime cette douce folie
qui m'éloigne des considération du confort ordinaire. Je vis au milieu de mes bols, de mes vases comme un enfant au milieu de ses jouets. Je devine des fleurs et des fruits exotiques en infusant
des feuilles d'un arbre qui poussent à l'autre bout du monde, je contemple les nuances et les éclats des céramiques, elles me rassurent, m'émerveillent... 


Alors pourquoi se raisonner ? On nous parle de telle politique
décomplexée, de racisme décomplexé, d'amour de l'argent, de la gloire décomplexé... J'assume l'amour de la poésie des choses éphémères et
superficielles. Quitte à perdre la raison, autant le faire en beauté.