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Quelle relation a t-on avec ses ustensiles ?

21 Décembre 2013, 21:28pm

Publié par Lionel

"Plus on connait les choses, plus elles sont belles", écrit Sylvain Tesson dans "Dans les forêts de Sibérie".

J'aime cette phrase. Elle me parle tellement.

Ainsi, la beauté d'une céramique ou d'un kyusu japonais n'est pas pleine et entière dès le premier regard ? La beauté de nos ustensiles n'est pas intrinsèque à leur nature, mais elle existe et évolue au gré du regard qu'on leur porte et des gestes que l'on a pour eux ?

Mon expérience essentiellement en matière d'ustensiles de thé japonais me fait souscrire pleinement à cette idée. J'utilise mon kyusu shudei de façon très régulière depuis plus de 3 ans. Je le connais parfaitement. Son volume, ses courbes, sa texture, ses lignes concentriques, ses particules saillantes ici et là. La patine qu'il a prise en 3 ans. J'aime ce kyusu tellement plus qu'il y a 3 ans. Il n'a jamais été aussi beau. J'y tiens tellement.

J'ai un Yunomi de style "Kohiki" signé Hamada Jyunri depuis janvier 2013. Kohiki veut dire qu'une couverte transparente est appliquée sur la pièce, ce qui la rend dure en surface, et donc peu évolutive. Figée. Cependant, je trouve qu'elle évolue. Je ne la vois pas identique deux matins de suite. Je ne cesse d'y découvrir des détails nouveaux...du bleu ici, du violet au milieu du beige là, une face aplatie que je n'avais jamais vraiment remarquée, une teinte plus grise sous un éclairage différent...Tous ces émerveillements du quotidien ne sont possibles que parce que je connais très bien cette tasse, je l'ai parfaitement en main, j'ai comme incorporé dans ma main ses dimensions, son gabarit. C'est parce que je la connais bien, cette tasse, que je la trouve vraiment très belle. Sa beauté n'est donc pas uniquement en elle, mais aussi en moi, elle naît de mon regard sur elle, de mes gestes pour elle. Ce qui me fait citer cette deuxième phrase que m'a écrite un jour un ami de thé, peintre :

"La beauté des choses naît du regard que l'on porte sur elles". La beauté de mes ustensiles naît du regard que je porte sur eux.

 

De la première phrase, il me semble que l'on peut en tirer l'enseignement suivant pour notre pratique quotidienne (il est toujours bon de pouvoir tirer des enseignements pratiques de grands principes...) :

- pour exprimer pleinement la beauté de nos ustensiles, il faut les connaitre, c'est à dire les voir chaque jour, les toucher, les caresser, les frotter, les utiliser avec du thé évidemment...les voir évoluer, se patiner, se culotter, se craqueler. Leur être fidèle. Se lever le matin pour retrouver avec le sourire les êtres que l'on aime...il doit en être de même avec nos ustensiles. Selon moi ceci implique avoir peu d'ustensiles, et les utiliser souvent, souvent les mêmes. C'est pour moi la condition sine qua non pour bien connaître ses objets, et donc voir leur beauté rayonner.

 

De la seconde phrase, me vient la réflexion selon laquelle la beauté absolue d'une tasse, d'une théière incroyable que l'on voit dans une galerie de céramiques réputée n'est pas systématiquement supérieure à la beauté relative, celle qui naît de la relation que nous avons avec nos ustensiles. Pour ne pas systématiquement trouver plus beaux et désirables les ustensiles que l'on voit sur internet, que les ustensiles que l'on possède déjà, (comportement qui est encore souvent le mien aujourd'hui), inversons la tendance, et essayons de voir dans nos ustensiles actuels l'histoire que nous avons en commun, parce que la beauté d'un objet réside aussi dans cet impalpable, dans l'histoire que depuis des mois ou des années nous écrivons ensemble, dans ces matins passés ensemble avec un bon sencha...

 

J'utilise depuis 2 ans une modeste petite théière de forme xishi pour infuser mes pu er au bureau. Quand je suis au bureau une journée entière, je l'ai en permanence à côté de moi, je la prends en main très souvent, la frotte, l'enduis de thé, l'admire sous la lumière changeante. Le week-end, à la maison, j'utilise deux petites zini plus prestigieuses, faites d'une meilleure argile, aux plus belles finitions...Souvent je laisse ma xishi au bureau le week-end et les vacances, posée à sécher sur une serviette dans un tiroir. Je ne veux pas la ramener à la maison, et la poser sur ma table à thé à côté de mes 2 zini. Hier, je l'ai ramenée à la maison pour les vacances. Je pensais : "Cette théière n'est pas aussi belle que les 2 autres, elle ne mérite pas de trôner sur ma belle pierre sur ma table à thé". J'ai désormais compris que c'est peut-être ma plus belle théière yixing. Pas selon des critères absolus, mais selon des critères relatifs. Moi seul trouverai cette théière plus belle que les 2 autres. Parce qu'on a un vécu ensemble, ces parfois longues journées de bureau à traiter des dossiers pas très marrants, ces pauses thé pour s'alléger l'esprit et repartir plus concentré...ces taches sur le pourtour de l'ouverture, ce culottage, ce parfum de pu er une fois ébouillantée..Ces souvenirs rendent cette théière plus belle à mes yeux que les autres...(que j'adore aussi !).

 

Avoir peu d'ustensiles, souvent les mêmes.

Bien les connaître.

Ecrire une histoire avec eux.

Leur être proche et fidèle.


Voilà ce à quoi je vais m'attacher en 2014. Je ne dis pas que j'y arriverai facilement, les tentations de découvrir de belles céramiques, poteries et thés nouveaux sont nombreuses...mais c'est vraiment un chemin que j'aimerais pouoir suivre désormais...

 

 

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K. 23/12/2013 15:21


Comme bien souvent je suis tout à fait dans cette vision moi aussi, je me remémore une phrase qui dit que nous ne sommes que les locataires des murs dans lesquels nous vivons, que l'âme de ceux
ci sont toujours habités par leurs anciens propriétaires et dégagent l'ambiance qui était la leur alors.

Max 22/12/2013 19:23


Hello,


Et Flaubert :


Pour qu'une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps.


Oui : apprendre à regarder ce qui est devant soi. J'aime bien ce post.


Colibriment,


Max