La bouche, la tête, le coeur et le corps
Mes 3 familles de thé préférées sont les thés noirs (pu er), les thés rouges et les wulongs dits de rochers. Depuis quelques temps, je me rends compte que chacune de ces familles produit sur moi des effets propres et correspond à un mode de dégustation bien particulier. Ce n'est pas une classification hermétique que je vous expose là, les limites de classes sont floues et les passages entre classes évidemment possibles. C'est plus un ressenti que j'essaie de formaliser (mon esprit scientifique...).
Au sein des pu er, je distingue d'une part les jeunes pu er crus, et d'autre part les vieux pu er crus et dans une moindre mesure les cuits.
Je me rends compte que je déguste les jeunes shengs avec le CORPS tout entier. A part la fabuleuse galette 1999 n°30 qui offre une palette de goûts et parfums déjà étendue selon moi, j'ai du mal à trouver de la complexité dans les jeunes pu er (comme mon ami Philippe...). En revanche j'adore leur côté brut, nature à l'état pur. Du pur jus de nature, comme si un géant pressait une forêt humide entre ses mains pour le recueillir dans une tasse. Ca m'a sauté aux yeux récemment avec une galette 1999 n°17 de M3T. Encore sauvage, de l'amertume et de l'astringence comme il faut, pas une gamme aromatique épanouie pour l'instant, mais un effet sur le corps tout entier, la sensation de communier pleinement avec la nature. Un goût simple mais qui génère un bien-être au corps tout entier.
En comparaison, je déguste les vieux shengs (et cuits) avec la TETE. Carrés, brique 1983/10, galette 1985/11, vrac 1992/15 etc. Presque tous ont pour moi un tel pouvoir évocateur de souvenirs...Les carrés l'acidité et l'astringence mêlées que je ressentais quand enfant je croquais le tiges de rumex dans ma campagne finistérienne. La terre et la betterave rouge du jardin de mon papa sur les feuilles chaudes de la galette 1985. Un voyage dans les souvenirs, mais aussi des réflexions spirituelles ou littéraires que font naître en moi ces thés raffinés et subtils.
Je vis les thés rouges avec le COEUR. C'est avec eux qu'a débuté mon chemin de thé. Un certain Grand Yunnan et un Ceylan Orange Pekoe St James. Puis les Darjeeling...Depuis j'ai fait la connaissance du Qimen (ou Keemun), ou d'autres thés rouges plus raffinés (Dian Hong Gong Fu, Su Hong Mao Jian etc.). Nul besoin de très haute qualité. Seule l'empreinte qu'ils laissent en moi importe. Dans la "grande" théière en terre le matin au petit dej, le soir en rentrant du boulot pas trop tard...Une note domine les dégustations, point de complexité, de grande subtilité ou de longueur en bouche, ces thés sont simples, mais tellement chaleureux et proches de mon coeur.
Enfin les rochers, dont Raphaël précisait récemment dans un commentaire qu'ils sont "un pur plaisir". Oui des rochers dégustés vraiment avec la BOUCHE. Du pur plaisir gustatif. Moins évocateurs de souvenirs ou d'émotions pour moi que les vieux pu er. Moins chaleureux à mon coeur que les Qimen and co. Moins reflets des plaisirs de la nature que les jeunes pu er. Mais quel pied de passer une heure avec un Rou Gui ou un Shui Xian ! La beauté des feuilles, leur parfum dans une yixing bien chaude, les premières liqueurs gourmandes, sucrées, chocolatées, pâtissières, mordantes, minérales, torréfiées etc etc...
Je ne sais pas si cette classification (qui n'en est pas une..) vous parle...? Comme quoi le thé, "simple boisson", de l'eau et des feuilles, produit des effets multiples, et peut se vivre d'infinies manières...