Réflexions sur le pu er (2)

La "peur de perdre" existe chez les tennismen. N'existerait-elle pas aussi chez le buveur de pu er ? Peur de perdre un morceau de pu er qui une fois dégusté aura disparu pour de bon. C'est la même chose avec tout thé me direz-vous : une fois dégusté, il n'en reste évidemment rien. Mais les pu er étant millésimés, on ne retrouve pas d'une année sur l'autre les mêmes thés, contrairement à un tie guan yin par exemple qui certes n'est pas le même d'une récolte à une autre mais qui change tout de même assez peu...J'ai par exemple devant moi quelques 160 grammes d'une galette 1985 n°11 de M3T, fameuse galette, devenue rare et disparue de la carte de la maison précitée. Il n'existe pas de galette millésimée 1986 s'en rapprochant à ma connaissance, ni 1987...Ces 160 grammes sont donc rares et précieux. Conscient de la fantastique qualité de ce thé, et de sa rareté, j'hésite souvent à le déguster. Je le réserve pour des conditions idéales de dégustation : du silence, du temps devant moi, les sens en éveil...Pour extrémiser les choses, et les modéliser, je pourrais parfois traduire mon raisonnement en langage mathématique :
Soit une quantité finie de thé de 160 grammes, soit 40 dégustations de 4 g chacune. Comment, sur le temps qu'il me reste à vivre, répartir au mieux ces 40 dégustations pour en tirer le maximum de plaisir et de bonheur ? On est là bien loin de l'idée première du thé, de sa philosophie, le thé de l'instant, le thé de l'instinct...Non, là on plannifie, on gère en bon gestionnaire...Les jouisseurs de la vie sans arrière-pensée dégusteront ce thé sans penser à demain, comme si c'était leur dernier jour à vivre...
Avoir dans sa cave quelques unes de ces pièces uniques, au milieu d'autres moins prestigieuses, permet d'équilibrer les dégustations dans le temps, les unes et les autres se valorisant mutuellement, chacune étant dégustée dans des conditions appropriées (réflexion de Raphaël, reprise plusieurs fois au cours de nos échanges via les commentaires...).
Alors oui cette "peur de perdre" existe chez moi, mais c'est aussi une conscience de la valeur des choses. Reste à savoir équilibrer les deux. Savoir apprécier pleinement des moments magiques de dégustation avec des thés exceptionnels, sans éprouver un serrement au coeur en jetant les feuilles épuisées à la poubelle...Après tout, le thé c'est la vie, c'est le cours normal des choses que de les voir prendre fin, se succéder à elles mêmes, pour recommencer encore et encore...