Voyage à Lilliput

Je me rends compte depuis quelques semaines que je ne publie plus de compte-rendu de dégustation...C'est le juste reflet des paysages par lesquels passe en ce moment mon chemin de thé, faits de vastes plaines où rares sont les dégustations qui se dressent à l'horizon...Travail, fatigue, vie de famille...Mais ça reviendra, et pendant ce temps d'autres publient de beaux commentaires de dégustation (comme le dernier de bejita/tetsubin sur la mini gong ting 2005...).
Dans l'intervalle, et au gré de mes déplacements en voiture, ou lors d'interminables réunions de service, je rêve de thé...
dans la voiture
pas d'autoradio
des haïkus plein la tête
Je me suis récemment pris pour un personnage du voyage de Gulliver à Lilliput, et j'ai plongé dans une théière yixing en pleine infusion, vêtu évidemment d'une combinaison permettant de résister à une eau de 95°C. Et là j'ai pu assister à l'alchimie dont nous ne voyons d'habitude que le résultat. J'ai assisté aux premières loges à la diffusion des arômes et des parfums solubles des feuilles de thé vers l'eau, d'abord neutre et incolore, qui peu à peu se colorait en une liqueur brunâtre (c'étaient des feuilles de pu er...) et prenait une saveur minérale et forestière. Et là m'est apparu un paradoxe que je n'ai pas encore réussi à élucider. Vous me confirmerez tous que les premières liqueurs d'un gongfucha sont les plus fortes, les plus masculines et viriles. Or in situ les choses se passent ainsi...Les feuilles sont comme des Titanic en plein naufrage. A leurs bords, des hommes vêtus de rouge (regardez les bordures des feuilles colorées de rouge-brun...) organisent l'évacuation des passagers, qui en l'occurence sont les huiles essentielles porteuses d'arômes et de saveurs. Les parois des théières empêchent leurs cris de parvenir à nos oreilles, mais ces hommes crient "Les femmes et les enfants d'abord". Voilà pourquoi je suis surpris que ces notes féminines notamment ne nous parviennent en général que dans les liqueurs tardives et lointaines d'un gongfucha...
Puis j'ai continué ma plongée sous-marine, et j'ai gagné les parois de la théière, en l'occurence une ancienne Yixing très poreuse. Et là, sous mes yeux ébahis une succession de grottes, connectées les unes aux autres, certaines isolées auxquelles je n'ai pu accéder. Dans chacune une ambiance olfactive différente. Ici une caverne aux parois tapissées d'huiles essentielles de carré 1979, des parfums d'encens, de camphre, d'épices. Un peu plus loin une autre cavité, où régnait cette fois une atmosphère très forestière, minérale, fine et dense, pure, marque indubitable du grand Tuo cha 1986 n°8. Enfin je terminai mon initiation de spéléologie dans une grotte unique, complètement différente des autres : du miel, de la lavande, beaucoup de complexité et de richesse : un bai hao wulong ! Mais que fait-il là ? Cette théière dédiée aux pu er a au moins une fois servi pour préparer cette merveille de wulong...
Voilà, j'ai repris ma taille normale, ce qui m'a permis de tapoter sur mon clavier pour vous offrir ces quelques lignes. Ce n'est pas un compte-rendu de dégustation, mais j'espère qu'il vous aura tout de même mis l'eau à la bouche...